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" J'ai tenu la
chronique philosophique du Monde depuis sa fondation, fin 1944, jusqu'à ce 23 décembre
1980, où j'atteins mes quatre-vingts ans. Je crois - peut-être un peu tardivement ! - le
moment venu de laisser ma place à de plus jeunes. Aussi voudrais-je faire mes adieux à
mes lecteurs, en leur précisant ce que j'ai tenté de faire et en remerciant ceux
auxquels je dois beaucoup.
Je recevais près de mille volumes par an : je parlais dans le journal de douze à quinze,
étant ainsi obligé de laisser de côté bien des études aussi valables. Je n'ai presque
jamais réuni plusieurs livres dans un même article. Lorsque je l'ai fait, je l'ai
regretté. Pour un seul ouvrage, le travail préparatoire du philosophe exige, en moyenne,
environ cinquante heures : choisir le livre dont on va parler, le lire en prenant des
notes pour dégager l'essentiel, recommencer plusieurs fois la chronique pour ne pas
dépasser la longueur ordinaire. II faut aussi reconstituer la pensée de l'auteur, la
réorganiser brièvement et découvrir sa logique interne pour faciliter la
compréhension, la présenter de la façon la plus claire et en évitant le plus possible
des termes "techniques".
Pour cela, j'ai pris une méthode particulière et personnelle : exposer le plus nettement
possible la pensée de l'auteur sans la juger ni la discuter. Dans le Monde du 25 juillet
1970, Etienne Borne écrivait avec autant de justesse que de compréhension : " Qui
ne connaîtrait Jean Lacroix que par sa chronique du Monde s'exposerait à le
méconnaître tant il pratique l'abnégation de sa propre pensée pour la mettre chaque
fois au service de la philosophie d'autrui. " II ajoutait que, pour le connaître, il
fallait lire son " oeuvre personnelle ". La raison en est que, lorsqu'on expose
et résume à la fois des ouvrages différents et longs en peu de place, la difficulté de
les présenter est énorme. Développer en plus des critiques ne peut que réduire
l'exposé et donner des jugements rapides, des affirmations hâtives et sans preuve.
S'efforcer au contraire d'analyser objectivement toute une pensée , c'est permettre à
ceux qu'elle peut intéresser de la juger et de l'approfondir en se reportant au livre
lui-même qui leur est indiqué et en se faisant ainsi leur propre opinion.
Cette méthode m'a conduit à des résultats auxquels je ne m'attendais pas, et si
j'envoie, avant de quitter le Monde, cette lettre personnelle, c'est surtout pour
remercier beaucoup de mes lecteurs, qui ont été pour moi source de bien des joies.
Depuis trente-six ans, j'ai une correspondance qui me passionne et qui occupa souvent mon
meilleur temps. Cette quantité de lettres ne vient pas seulement de " philosophes
" mais aussi de gens de toute sorte, de France comme de la plupart des pays où
pénètre le Monde. J'ai découvert bien des personnes non spécialistes, souvent des
ouvriers ou des paysans sans formation philosophique, qui m'écrivaient pour me dire
qu'elles ne comprenaient pas tout et qu'elles avaient besoin d'explications. La quête de
la connaissance se montrait immédiatement vivace. Je réponds toujours : dans de tels
cas, les explications développent la connaissance et le progrès, et ces lecteurs
comprennent vite et de mieux en mieux ce qu'ils désirent. Mais la plupart posent des
questions personnelles, à partir de telle ou telle chronique, en fonction de leur pensée
propre, de leur situation, de leur désir surtout de développer leurs connaissances, de
mieux comprendre la signification de leur métier ou de leur fonction, du sens même de
leur vie et de leurs relations avec autrui.
J'ai ainsi souvent développé ce que je ne disais pas dans le journal: Dans ces
"conversations" écrites, chacun peut dire tout ce qu'il pense, tout ce qu'il
sent, tout ce qu'il veut. Je ne suis pas un guide, mais un parmi l'ensemble. Bien des
jeunes de diverses nations m'ont confié leurs difficultés et leurs plus profondes
aspirations, qui m'instruisaient directement peu à peu de la situation du monde actuel.
Des gens plus âgés discutaient avec moi comme je discutais avec eux des problèmes
politiques de droite et de gauche, des religions comme des irréligions, des mentalités,
des personnes, des classes sociales et des pays. Depuis plus de trente ans avec certains,
depuis quelques mois ou années avec d'autres, j'ai des relations continues avec des
correspondants que je n'ai jamais vus et ne verrai sans doute jamais, au moins pour la
plupart. Avec des personnes bien différentes, nous en sommes venus à un échange
interpersonnel qui a créé en nous une profonde et spéciale amitié. Si je donne ma
dernière chronique sous forme de lettre, c'est que je voulais remercier tous ceux qui
m'ont écrit et avec lesquels j'entretiens les meilleures relations. Je leur dois beaucoup
: ils m'ont écarté des pures abstractions, ils ont développé en moi le sens de la
vraie philosophie, qui est réflexion sur le vécu c'est-à-dire sur l'histoire de chaque
individu comme sur celle de l'humanité.
Ce n'est donc pas sans de vifs regrets que je quitte le Monde qui m'a si cordialement fait
savoir que je pourrai encore parfois envoyer des articles dont le sujet m'intéresserait
particulièrement. Lorsque mon ami Beuve- Méry en l944 m'a demandé de faire la chronique
philosophique du journal, j'ai d'abord refusé, puis j'ai accepté. Je n avais aucune
idée de la manière de faire un article "journalistique", et j'étais assez
inquiet bien qu'étant habitué à des articles de revue. Cependant, ce que je viens de
décrire s'est vite imposé à moi. Le Monde est certainement le meilleur journal de
France. On peut être en désaccord avec tel ou tel article, avec tel ou tel point avec
telle ou telle attitude, mais il défend et exprime sans cesse la liberté. Et ici comme
ailleurs, c'est bien la liberté, fondée sur la connaissance, la réflexion et le choix,
qui est et restera l'essentiel. " |
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