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Né dans une famille bourgeoise catholique, jean Lacroix fait
ses études secondaires au collège dominicain d'Oulins, puis au collège jésuite de la
rue Sainte-Hélène. Il s'inscrit aux Facultés catholiques de Lyon, et obtient la licence
ès lettres et la licence en droit. Il se tourne ensuite vers la philosophie et présente
un mémoire de DES à Grenoble, sous la direction de Jacques Chevalier : il entrera
ensuite dans le " groupe de travail en commun " fondé par Chevalier avec le
concours de jean Guitton. Il s'inscrit en Sorbonne, où Brunschvig l'initie à
l'idéalisme, et il obtient l'agrégation de philosophie en 1927. il fait la connaissance
de Laberchonnière et fréquente, avec Guitton, le groupe des Davidées de Mlle Silve, où
il rencontre Emmanuel Mounier en 1928.
Nommé professeur au lycée de Dijon, il est associé aux préparatifs du lancement de la
revue Esprit et décide de s'engager aux côtés de Mounier. Il fonde à Dijon l'un des
premiers et des plus vivants groupes Esprit, dans lequel il réunit des gens divers,
jeunes et enseignants notamment, chrétiens et socialistes. Puis Lacroix retrouve Lyon
où, de 1937 à 1968, il fut professeur dans les classes préparatoires de lettres
supérieures et de première supérieure du lycée du Parc.
On peut dire de son enseignement - très efficace pour la réussite au concours de
l'école normale supérieure, notamment pour les élèves non philosophes - qu'il était
classique par sa facture et moderne par son ouverture à tous les courants de la pensée
contemporaine, de l'existentialisme au structuralisme, du marxisme à la psychanalyse.
Le sens du dialogue qui le caractérise ne le conduit en rien à l'abandon de ses propres
convictions : Lacroix, d'abord influencé par Laberthonnière et par Blondel, resta, tout
au long de son oeuvre, fidèle à un personnalisme ouvert.
Depuis qu'il est de retour dans la région lyonnaise, Lacroix est entré dans l'intimité
intellectuelle et spirituelle du P. Albert Valensin, professeur de théologie aux
Facultés catholiques, disciple et ami intime de Maurice Blondel. Il devient membre de la
Société lyonnaise de Philosophie, animée par l'ancien silloniste Victor Carlhian et par
Auguste Valensin. Il y rencontre Vialatoux. Il est en outre l'animateur du groupe Esprit
de Lyon, qui sera le principal foyer du mouvement en province.
Lacroix fut membre du comité directeur de la revue jusqu'à la mort de Mounier en 1950 et
le resta au temps de la direction d'Albert Béguin (1950-19e. Ses nombreux articles dans
la revue concernent surtout la réflexion politique, les socialismes et le syndicalisme,
le rôle du droit, la démocratie, les communistes, la responsabilité des chrétiens. Il
collabore, en 1938-1939, au Voltigeur, feuille politique bimensuelle, lancée par
l'équipe d'Esprit au lendemain de Munich. C'est à Lacroix que fut confiée la tâche,
dans le célèbre numéro spécial d'Esprit sur le marxisme (mai-juin 1948), de dégager
la ligne de la revue, ce qu'il fit dans un article intitulé " Marx et Proudhon
", avec la clarté et l'esprit de synthèse qui distinguaient ses écrits.
De 1940 à 1942, il donne à l'Ecole nationale des Cadres d'Uriage une série de
conférences sur la patrie, sur Péguy, Marx, et sur divers sujets de psychologie, de
pédagogie et de morale. Cet enseignement contribue à orienter la démarche pédagogique
et spirituelle de l'équipe d'Uriage vers la Résistance, et vers une révolution sociale
et humaniste.
En 1945, Hubert Beuve-Méry lui confie la chronique mensuelle de philosophie dans le
journal Le Monde. Lacroix s'acquittera régulièrement de cette tâche jusqu'en 1980. Ses
articles ont été rassemblés dans une série intitulée Panorama de la philosophie
contemporaine (1968, 1990).
Jean Lacroix fut un participant actif de la Chronique sociale et des Semaines sociales de
France, non seulement par les articles et les conférences qu'il donna à ces deux
institutions d'origine lyonnaise (huit cours aux Semaines sociales entre 1936 et 1964),
mais par une coopération efficace à l'élaboration des projets et à la définition des
orientations (il est membre de la commission générale des Semaines sociales à partir de
1945). Dès 1936, il joue un rôle médiateur entre les catholiques sociaux (Duthoit, les
équipes de la revue Politique et de la Chronique sociale) et ses amis du mouvement Esprit
qui préfèrent les engagements non confessionnels.
En 1947, son cours à la Semaine sociale de Paris sur " l'homme marxiste " fait
sensation et provoque quelques remous. Il y donne l'exemple de l'attitude de "
sympathie méthodologique " qui caractérise son approche des courants de la pensée
contemporaine; il saura d'ailleurs maintenir constamment ouvert le dialogue, si difficile
soit-il souvent, avec ses amis intellectuels communistes.
Ayant défendu, dès 1937-1938, l'option du syndicat SGEN, adhérent à la CFTC, il
participe aussi, après 1945 surtout, au développement de la " Paroisse
universitaire " (membres catholiques de l'enseignement public) ; rapporteur à
plusieurs reprises aux " journées universitaires " annuelles, Il est aussi l'un
des collaborateurs et amis du P. Dabosville, aumônier national de 1946 à 1963.
Lacroix donne également des conférences à la Société européenne de Culture, dirigée
par Umberto Campagnolo. Il est souvent invité à l'étranger : des auditoires nombreux,
en Belgique, en Suisse, au Canada, dans les pays du Maghreb, en Amérique latine,
l'entendent s'exprimer sur les grandes questions auxquelles la société et l'homme
moderne sont confrontés.
Ami des jésuites Varillon et Fraisse, et de Hubert Beuve-Méry, il entretient une
correspondance assidue avec les personnalités les plus diverses, de ses collègues
philosophes aux inconnus qui ont rencontré sa signature dans Le Monde. A Lyon, comme à
Lépin-le-Lac (Savoie), il accueille avec convivialité de nombreux visiteurs. jouant avec
humour de son aspect massif et maladroit, Lacroix s'est créé un personnage dont ses
élèves ont fait un mythe inépuisable et réjouissant. Le paradoxe, l'ironie et la
répétition des formules fortement frappées lui servent à exprimer une pensée aussi
nourrie de lectures et de références savantes que de l'expérience et de la culture du
quotidien.
Lacroix est un philosophe personnaliste, c'est-à-dire que, pour lui, le centre de tout
est la personne humaine, spirituelle et incarnée. Cette personne ne peut trouver de sens
à sa propre liberté intérieure que par la relation à l'autre. Elle ne peut être
elle-même que dans l'engagement social, au sein de la famille comme au sein de
l'humanité entière. Et Dieu est le seul Autre qui puisse fonder la réalité du sujet
distinct, du " moi ", et lui donner de s'ouvrir aux autres pour former un "
nous ". Cette dialectique que Lacroix exprime tour à tour en métaphysicien et en
moraliste, attentif à toutes les dimensions de l'expérience humaine, permet, selon lui,
de dépasser à la fois le marxisme et l'existentialisme et de répondre à l'élan
intégral de l'homme.
B. Comte et X. de Montclos |
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