La page de Jean Lacroix : témoignages posthumes

Au nom de ses anciens eleves et collegues du lycee du parc

Pendant trente ans, de 1937 à 1968, Jean Lacroix a été professeur de philosophie au Lycée du Parc, dans les classes préparatoires de Lettres Supérieures et de Première Supérieure, plus communément appelées hypokhâgne et khâgne. Tous ceux qui l'ont connu savent quelle place ont tenu dans sa vie son enseignement, ses élèves et ses anciens élèves : il s'est vraiment consacré à la khâgne lyonnaise à la renommée de laquelle il a éminemment contribué. J'ai moi-même été son élève pendant la période trouble du régime de Vichy et plus tard je me suis retrouvé son collègue au Lycée du Parc.

Ce qui frappait d'abord le jeune hypokhâgneux qui entrait pour la première fois dans sa classe, c'était sa voix, cette voix grave, sonore et profonde qu'on n'oubliait pas facilement et qui lui conférait une singulière présence. Puis c'était le rappel des exigences essentielles d'une pensée authentique et libre : penser avec sa pensée toute entière, rester contemporain de sa propre pensée, penser non avec des idées claires, mais avec des idées éclaircies. Et c'est bien de cet apprentissage exigeant qu'il s'agissait : en écoutant Jean Lacroix, on apprenait à penser. Sa parole se déployait et l'on entrait en philosophie. Nombreuses sont les vocations de philosophes qui se sont révélées parmi ses élèves, car il était avant tout un éveilleur d'esprits.

L'enseignement de Jean Lacroix était à la fois classique et moderne: classique par sa facture, moderne par son ouverture sur tous les courants de la pensée contemporaine, ouverture qui ne s'accompagnait pourtant d'aucune concession aux modes intellectuelles. Jean Lacroix était un remarquable lecteur : il avait tout lu, et surtout il avait une extraordinaire capacité de comprendre la pensée d'un auteur, de l'assimiler et de la présenter aux autres, si difficile fut-elle. Cette capacité éclatera aux yeux de tous lorsqu'il acceptera en 1945 d'assurer la chronique philosophique du journal Le Monde. Mais il restait avant tout un professeur : cette richesse, il ne la gardait pas pour lui, il la faisait passer dans son enseignement, il en faisait profiter ses élèves, et, dans ses cours, l'étendue de la culture s'alliait à la rigueur de la pensée. Son enseignement n'était jamais coupé de la vie et il aimait définir la philosophie comme « la transformation par l'esprit de l'événement en expérience ».

Le cours terminé, le dialogue commençait, dialogue philosophique et extraphilosophique. Jean Lacroix se faisait une très haute idée de sa fonction de professeur dans l'école publique et son enseignement était laïque dans le meilleur sens du mot, c'est-à-dire qu'il s'adressait à la raison de tous, quelles que soient les options ou les orientations de chacun. Mais laïcité n'est pas neutralité et personne n'ignorait les engagements qui étaient les siens : son engagement dans la Résistance et sa dénonciation de l'idéologie de la Révolution Nationale sous Vichy; son engagement aux côtés de Mounier dans le mouvement personnaliste ; ses convictions de chrétien. Aussi sur toutes les questions relatives à ces engagements, Y avait-il d'interminables échanges, car Jean Lacroix était toujours disponible pour dialoguer avec ses élèves.

Après la classe ce n'était pas encore fini, car beaucoup de ses anciens élevés revenaient le voir ou lui écrivaient, et il n'a cessé d'entretenir toute une correspondance avec d'anciens khâgneux dont beaucoup étaient devenus des disciples, des amis, des collègues. Il faut souligner ici combien Jean Lacroix est toujours resté à l'écoute des jeunes, attentif à leurs aspirations et à leurs préoccupations. Je me souviens encore du remarquable exposé qu'il fit au Lycée du Parc, en juin 68, juste avant son départ à la retraite, sur la signification des événements de mai 68, et ce n'est pas un hasard s'il a consacré un chapitre entier d'un de ses ouvrages au désirs des jeunes.
Je voudrais dire un mot aussi de ses relations avec ses collègues et de ce qu'on peut appeler sa convivialité. Jean Lacroix occupait au Lycée du Parc une place à part en raison de sa personnalité exceptionnelle et de sa notoriété due à ses activités, à ses nombreuses publications et conférences, notoriété qui dépassait largement non seulement le cadre du lycée et de la ville de Lyon, mais même les frontières nationales. Nul n'ignorait que, s'il continuait d'enseigner au Lycée du Parc, c'est qu'il l'avait délibérément choisi. Et pourtant ce qui m'a toujours frappé, c'est son extrême simplicité et sa modestie, la cordialité et la chaleur de son contact et de son accueil. Il fréquentait assidûment la salle des professeurs, se mêlant à tous les groupes, discutant de tout autre chose que de philosophie - par exemple du dernier match de football -, causant amicalement avec tous et notamment avec les jeunes collègues qu'il ne connaissait pas encore'

Ses anciens étudiants comme ses collègues se souviennent du remarquable professeur qu'il a été, mais aussi de la profonde humanité de ce professeur, toujours ouvert aux préoccupations des autres. Aussi pour moi, comme pour tous ses anciens élèves du Lycée du Parc, la parole de celui que des générations de khâgneux et de normaliens appelaient à la fois familièrement et respectueusement le « beuhl », cette parole reste toujours vivante.

Albert LACHIÈZE-REY                                               
  .../... Envoyer un mail.
.../... Retour à la page d'accueil
___________________________________
REMODIFIE AU MOIS DE FEVRIER 1998