![]()
Je suis tout à fait heureux de participer à cette réunion où les Foyers de Culture témoignent de leur reconnaissance envers Jean Lacroix. Depuis que' ces Foyers existent à Lyon (1944), lancés par Madame de Puylaroque et développés ensuite, avec l'aide puissante du R.P. Varillon, par Madame Léonhardt et ses nombreuses collaboratrices, Jean Lacroix a fait partie du comité directeur et ses conseils ou sa collaboration y ont été toujours pleinement utiles et généreusement offerts. Sa présence a donné aux Foyers une importance et une qualité que sa forte personnalité mettait en évidence. Il a payé de sa personne, donnant des conférences à la salle Sainte-Hélène ou des causeries dans cette salle-ci. Il était fidèle aux réunions du comité où l'on discutait soit de ' l'avenir souvent précaire des Foyers, soit des programmes à établir... Sur tous les sujets que nous avons abordés, Jean Lacroix nous apportait d'utiles suggestions et d'autre part, la fréquence de ses voyages à Paris ou de ses déplacements dans les villes d'Espagne et de Pologne qui lui demandaient des conférences, donnait à sa présence parmi nous, les sédentaires que nous étions parfois, une ouverture sur le monde, un air venu du large qui faisaient du bien. Par ses contacts parisiens, il avait souvent une connaissance directe des événements et les commentait avec humour et sagesse. Il savait d'instinct ce qui était important et ce qui ne l'était pas. Il guidait nos choix et soutenait nos meilleures initiatives. Telle est la première image que je voulais vous présenter de l'homme et du professeur qui fut mon ami depuis octobre 1933 jusqu'aux années 1980 qui précédèrent les jours douloureux de sa lente descente solitaire vers la mort. J'évoquerai tout à l'heure notre première rencontre à Dijon au coeur de la Bourgogne mais je veux insister sur le souvenir des séances du comité où Jean Lacroix et le père Varillon se relayaient pour nous apporter les dernières nouvelles de la capitale, spéculer sur l'évolution politique du moment ou sur les heures difficiles que nous traversions, en nous offrant quelques anecdotes amusantes ou attristantes. Lacroix nous confiait les réflexions souvent désabusées de son ami Beuve-Méry qui rêvait d'un Monde, au double sens du terme, tout autre que celui qui se faisait ou se défaisait sous ses yeux. Il est un point pourtant sur lequel notre ami avouait sa totale incompétence : la musique. Je me souviens d'une soirée peu de temps après la mort d'Arthur Honegger où le pasteur de Pury accusa devant le comité toute la presse française de n'avoir pas rendu au grand musicien protestant l'hommage qu'il méritait : Lacroix laissa au père Varillon et à moi-même le soin d'apaiser les craintes quelque peu injustifiées de notre éminent collaborateur et ami (... ). Je me souvient aussi comment, en 1954, les Foyers avaient demandé à Lacroix de présider notre société : il avait l'envergure, il avait la notoriété, sa présidence allait de soi ; mais il était un homme trop occupé de mille façons, trop sollicité de toutes parts, il se récusa et aussitôt mit son vieil ami de Dijon sur la sellette et c'est ainsi que, de 1954 à 1963,-je présidais au destin des Foyers. C'est peut-être grâce à Lacroix que les Foyers ont depuis plus de trente ans donné la présidence de leur direction collégiale à un universitaire de Lyon. Jean Lacroix m'avait gentiment forcé la main parce que nous nous connaissions de vieille date, lui Lyonnais de naissance, moi Lyonnais d'adoption. Nous nous sommes rencontrés donc en octobre 1933 alors que je débutais jeune agrégé d'Anglais au lycée Carnot de Dijon et qu'il y occupait depuis deux ans la chaire de philosophie. J'étais heureux de connaître celui dont j'avais lu à la Chronique Sociale ou dans le Correspondant des conférences et des articles qui correspondaient à mon attente d'intellectuel et de croyant. Dès notre première rencontre, il m'enrôla évidemment dans son groupe « Esprit » et je devins grâce à lui un fidèle abonné de 1932 à 1976. Entre Lacroix et moi, il y avait, je le dis sans fausse fierté, bien des affinités électives. Nous avions tous deux une passion d'enseigner, un même désir de participer autant que faire se pouvait au renouvellement intellectuel et spirituel de notre pays, les mêmes convictions profondes et un même intérêt pour l'art et le cinéma. Nous nous retrouvions par exemple dans les grandes salles où passaient les meilleurs films des années 33-35, comme aussi à des réunions dans un cinéma d'essai où nous apprenions à mieux connaître les futurs metteurs en scène français. Lacroix animait alors avec souplesse et simplicité les réunions d'« Esprit » qui se tenaient chez lui. L'été, il organisait des sorties dans la campagne avoisinante et, chaque année, il offrait à l'hôtel de la Cloche une grande soirée amicale à ses élèves et étudiants. Il faudrait rappeler ici son allant, son rire franc et sonore, sa cordialité, son humour qu'il aimait parfois pousser jusqu'à la farce. Il était né, vous le savez, en décembre 1900 et il se disait très sérieusement le dernier homme du 19e siècle. Tout en lui témoignait de son amour de la vie, de son attrait pour le contact humain. A Dijon, il admira Roupnel, l'historien, et Bachelard, le philosophe. Il avait les goûts les plus simples, mais aussi les plus raffinés quand il s'agissait par exemple de choisir, et j'en peux témoigner, un bon restaurant et de bons vins, et il n'en manque pas en Bourgogne ! Jamais la moindre affectation ni le moindre jugement sévère ; jamais je n'ai entendu Lacroix dire quelque chose de dur ou de méchant sur qui que ce soit. A son activité débordante, à son amitié si ouverte, il convient d'adjoindre sa femme, Marguerite, née Artaud qui, pendant les dix années qui précédèrent la venue de leurs enfants, fut sa secrétaire discrète et toujours attentive. Nous passâmes ainsi deux années ensemble à Dijon et elles m'ont laissé un merveilleux souvenir. Mais nous ne devions pas longtemps rester séparés : dès 1937, deux ans donc après mon arrivée au lycée Ampère, Lacroix recevait la récompense qu'il méritait : il devenait le professeur de philosophie de la khâgne lyonnaise et devait le rester jusqu'à sa retraite en 1968. Nous nous sommes retrouvés au groupe « Esprit » qui s'était reconstitué bien vite autour de lui ; de mille façons, il soutenait l'action de son grand ami, Emmanuel Mounier. Il y avait aussi des réunions de professeurs "talas" au Châtelard : on y rencontrait Joseph Hours, Latreille, Jean Guitton, Henri Marrou, Pangaud, Bourgey, le colonel Roulet et bien d'autres hommes dont le contact était toujours vivifiant. Si Maritain ou Mounier ou un peu plus tard encore Guitton ou Latreille qui avaient quitté Lyon étaient de passage, nous nous réunissions dans quelque restaurant lyonnais pour déjeuner ensemble. Lacroix était l'homme du dialogue Cela lui venait de sa passion de comprendre et de faire comprendre. Homme de foi, mais aussi homme du réel, dans son action aux Foyers de Culture comme ailleurs, Jean Lacroix ne s'est servi que des armes d'une pensée indépendante et personnelle car il n'a jamais voulu mener d'autre combat que pour le rayonnement des plus hautes traditions de l'esprit français. C'était un homme de coeur, un ami sincère, un admirable éducateur: c'est là le témoignage que je voulais porter sur lui devant vous aujourd'hui. Jean-Georges RITZ |
.../... Envoyer un mail.
.../... Retour à la page d'accueil
___________________________________
REMODIFIE AU MOIS DE DECEMBRRE 1999