Homélie prononcée le 1 er juillet 1986 à l'église du Saint-Nom de-Jésus à Lyon par le P. Lucien Fraisse.
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Ces toutes dernières années, à la suite d'un accident cérébral irréversible, notre ami Jean Lacroix s'était peu à peu éloigné de nous. Ce fut pour les siens et pour ses amis une infinie tristesse. Mais jusqu'à 80 ans et au-delà même, il a eu une vie d'une richesse et d'une fécondité exceptionnelles (Lyon qu'il n'a presque jamais quitté, malgré de nombreuses sollicitations, lui doit beaucoup). Son champ d'activité fut immense. Jean Lacroix fut tout d'abord, et j'y insiste, un grand professeur de philosophie - un éveilleur autant qu'un enseignant. La philosophie fut pour lui une vocation très précise et impérieuse. Contraint par sa famille de faire d'abord des lettres, puis des études juridiques, il prend la décision de partir à Paris faire enfin de la philosophie et de préparer l'agrégation où il est brillamment reçu. Il sera, pendant une dizaine d'années, professeur de philosophie dans la région avant d'occuper la chaire de première supérieure à Lyon de 1937 à 1968. Trente années. Des centaines et des centaines d'élèves. A voir tout ce que Jean Lacroix fit par ailleurs, on serait tenté sinon d'oublier, au moins de mettre au second plan son métier qui eut toujours priorité absolue. D'ailleurs ses autres activités enrichissaient son enseignement. Le nom de Jean Lacroix est inséparable de celui d'Emmanuel Mounier. Ils fondèrent ensemble la revue Esprit. Ensemble ils orientèrent la revue et maintinrent le cap en des temps difficiles, contre vents et marées. Ensemble ils jouèrent un rôle décisif dans l'évolution de l'Ecole des Cadres d'Uriage. Ils participèrent à la Résistance au régime de Vichy, dès le début, portant une parole claire partout où la pleine liberté d'expression était possible. En 1945, Hubert Beuve-Méry lui demande d'assurer la chronique philosophique du Monde. Ce qu'il fit de 1945 à 1980. Les lecteurs du Monde se souviennent de son admirable lettre d'adieu en 1980. Il s'efforçait de faire connaître à un public le plus large possible les recherches et les oeuvres majeures contemporaines. Il entrait avec une telle attention accueillante dans les
pensées les plus éloignées de la sienne que tel ou tel lecteur trop pressé pouvait s'y
tromper. Son rôle était, pensait-il, non pas de critiquer les oeuvres mais de les faire
connaître. J'ai lu plusieurs dizaines de lettres que lui adressaient les auteurs les plus
divers, le remerciant, avec un ton qui ne trompe pas, de les avoir si bien compris de
l'intérieur et si fidèlement exposés. Mais si l'on voulait savoir sa pensée, il n'y avait qu'à lire ses livres. Quelques vingt-cinq livres qui témoignent de sa rigueur philosophique et où se déploient, à partir d'un centre, des études sur la famille, le travail, l'Etat, le Droit. Il est un de nos rares philosophes du Droit. En dialogue constant avec son grand ami François Perroux, celui-ci lui avait confié la direction d'une de ses collections. Le centre vivant de sa réflexion était le personnalisme qui n'était nullement pour lui une philosophie prenant place parmi d'autres philosophies mais conçu comme une anti-idéologie permettant d'accueillir avec un discernement très sûr les apports les plus divers et d'instaurer toujours un dialogue fécond. Collaborateur des Semaines Sociales de France, tous ceux qui v ont participé avant et après la guerre peuvent attester que la « leçon » (c'était le terme consacré aux grands exposés) de Jean Lacroix était celle qui marquait la session et la première mouture d'un prochain livre. La Paroisse Universitaire lui doit beaucoup; il fut pour le père Dabosville un conseiller et un collaborateur très proche. On ne sait peut-être pas assez l'influence qu'il a exercée à l'étranger où ses ouvrages ont été traduits en plusieurs langues. Tant de pays proches et lointains l'ont invité à plusieurs reprises, non seulement pour des « conférences », mais pour bénéficier de la richesse et de l'ouverture de sa pensée. Et ici, tout près de son domicile, il est impossible de ne pas évoquer ces réunions mensuelles où, pendant plus de trente ans, il réunissait chez lui parfois lus de cent personnes pour écouter et surtout pour dialoguer avec aussi bien les plus grands dans des domaines très divers, que des inconnus, qui, à son jugement, avaient toujours quelque chose d'important à dire. Centre de rayonnement exceptionnel qui n'a pas été remplacé. Il fallait rappeler, trop brièvement et au prix de maintes omissions, ce que fut son oeuvre. Mais ce que je voudrais surtout évoquer. c'est la qualité de l'homme. Jamais son activité prodigieuse ne l'a empêché d'être présent aux autres, infiniment et délicatement. Disponible à s'a famille d'abord, à ses enfants, à sa femme qui fut sa collaboratrice et qui l'accompagnait très souvent dans ses voyages. Foyer ouvert s'il en fut. Et tant d'autres ont connu la profondeur et la fidélité de son amitié vigilante. On ne le dérangeait jamais. Il entretenait une correspondance énorme, pas seulement avec ses pairs, mais, je puis en témoigner, avec tous ceux qui s'adressaient à lui, pressentant à travers ses écrits un appui, une raison de vivre, une amitié possible. Parmi eux, beaucoup de ceux qui se disent « paumés ». Il ne leur a pas ménagé son temps, son coeur... Ce n'est pas là un personnalisme cérébral mais le vrai personnalisme qui ne fait pas « acception de personnes ». Notre peine et notre tristesse sont grandes. Nous le disons bien simplement. Mais je voudrais dire en votre nom et au nom de tous ceux qui ne sont pas ici, et qui sont présents, je voudrais dire merci de la lumière et de la chaleur que Jean Lacroix nous a communiquées avec tant de profusion, de simplicité et de réserve pudique. Enfin dans sa paroisse où il nous réunit il reste quelque chose à dire. Sa vie s'est déroulée dans une période féconde mais difficile de l'Eglise. Comme d'autres, il a eu sa part d'incompréhensions, d'oppositions, douloureuses parfois. Mais il a témoigné que dans l'Eglise du Christ il était possible d'être aussi entièrement fidèle que pleinement libre. |
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REMODIFIE AU MOIS DE DECEMBRE 1999