Jean Lacroix, Georges Mathieu

     "Non certes que je veuille me faire critique d'art et analyser la peinture de Mathieu  si tant est que cela ait un sens"
Jean Lacroix

    "Contre l'hermétisme odieux :
     la nuit vraie mêlée aux lumières éclatantes du sens, à supposer qu'il y ait un sens "
    Atlan

Entre Jean Lacroix et Georges Mathieu quoi de commun ? Rien n'irrite tant le spécialiste comme ces rapprochements impossibles. Pourtant l'univers est plus dans le tout que dans la partie, les cieux et la terre shakespeariens, qui ne sont peut-être que la bonne terre et les cieux proches, témoignent de cette croyance (1). Quand Niels Bohr citait le vers : "Seule l'abondance conduit à la clarté" (2), il n'avait pas en vue le luxe des détails mais plutôt la diversité, voire la dispersion. L'écoute flottante a son ascèse inconnue (3). Reste qu'on est toujours plus disposé à écouter Adorno nous parler de Schoenberg qu'un philosophe démocrate, du tout versé dans la critique d'art, nous entretenir d'un peintre de tempérament aristocratique, royaliste de surcroît. Pourtant deux choses sont remarquables : la formation philosophique des peintres qui intéressent Lacroix (Atlan, Mathieu, Zack), et corrélativement leur refus de l'idéologie dans leur art, et même de la rationalité. L'antinomie n'est qu'apparente. Peut-on philosopher au sens strict ? La philosophie sert-elle à se raconter des "histoires de vicomtes" ou bien comme Antisthène le pensait "à parler hardiment à tous les hommes" préfigurant ainsi le journalisme philosophique ? Egalement, en art, ne faut-il pas parfois faire abstraction de ses goûts et de sa culture ? Entre les Glaneuses de Millet (4) (Baudelaire avait raison, ces personnages sont philosophiques) et le Paysan et sa femme au marché (5) de Dürer, Dürer est préférable en vertu de l'adage : J'aime Platon mais la Vérité davantage.

Jean Lacroix fait partie de cette génération des années trente baignée dans le rationalisme début de siècle ; il fut aidé par ceux qui, sans le vouloir, l'ont infléchi : Alain, Bachelard, Gusdorf, plus lointainement par Proudhon, Rousseau, Lucrèce. Le rationalisme le mieux formulé est fondé a priori sur le partage équitable du bons sens. Or ni la philosophie, ni la science ne sont parvenues à combler les voeux universalistes de Mathieu (que J. Lacroix approuvait) quand il réclame : "l'artiste ne doit pas être une espèce d'homme particulière, mais chaque homme doit devenir une espèce particulière d'artiste" (6). Les avatars par lesquels passe encore la philosophie perennis allemande rappellent la part nocturne de chaque oeuvre, l'aspect hypothétique du sens. La raison dit Ernst Bloch "ne peut résister que dans le désespoir et l'excès ; il faut de l'absurde pour ne pas être victime de la folie objective" (7). Cette phrase marque bien qu'après les folies collectives de la rationalité, pour faire court, l'anarchie du non ("l'esthétique de la négativité") (8) doit être partout prise en compte. Rôle de la négation dans la phrase : "Platon n'était pas un normalien", demandait plaisamment Stanislas Breton à ses étudiants de la rue d'Ulm. Les non de Mathieu sont nombreux comme ceux d'Atlan : non au réalisme, non à la figuration, non à l'abstrait (pour Atlan), non aux dichotomies faciles (9). Lacroix pour sa part ne fut pas professeur d'université, n'enseigna pas à Paris. Ces non "existentiels" dont il ne faut pas majorer l'importance marquent des valeurs de révolte (10) - contraires au doute systématique qui n'est qu'une certitude philosophique - ils accompagnent une forte implication sociale qui traduit à son tour une volonté de faire un art partagé par tous (11). Rien de tel avec le rationalisme même bien tempéré d'un Alquié, qui dans Solitude de la raison ne se départit pas d'une certaine superbia rationalis en écrivant : "Car celui qui juge les événements selon ses passions, ses haines, ses admirations, ou au nom des opinions qu'il professe sur l'avenir ou le sens de l'histoire ne s'engage pas comme philosophe, mais comme homme, et comme partisan" (12).

Paraphrasant pour conclure une célèbre définition péripatéticienne de l'âme, nous dirons que c'est précisément parce que l'art de Mathieu n'a pas de "référent", comme Bachelard disait que l'acte poétique , n'a pas de passé, qu'il peut prendre, dans la vie, toutes les formes.

Mais venons-en au sens à accorder au signe. Tout monde a ses conventions, où la singularité est le signe de l'universel ; le signe s'inscrit en creux de tous les sens, de toutes les sémantiques. Dès lors le connaisseur n'est pas celui qui connaît, d'ailleurs le beau nom de connaisseur désigne, en français comme en anglais, l'amateur -tel Walter Benjamin "pêcheur de perles" aux dires d'Hannah Arendt, qui collectionnait des livres qu'il n'avait pas lus. Le bon sens, ou la folie, ou la dérision, sont au coeur de tous les sens, comme une parole unique, un apax. Du temps de Laplace, "la science avait parlé, et le bon sens devait se taire" (13) or la science moderne se range maintenant du côté du bon sens, un bon sens désillusionné (14) dont l'un des éléments est l'oubli du sens. Nous avons oublié d'oublier, ou de nous souvenir qu'il faut oublier. "L'effort actuel", écrit Jean Lacroix à propos de Mathieu, "doit consister dans la recherche d'une nouvelle incarnation des signes coupés de toute antériorité" (15). L'intelligence artificielle la plus élaborée achoppera toujours sur une question de bon sens comme si le vide ou la réponse aberrante correspondait à un sol de réalité et, du temps où l'on ne confiait pas sa mémoire aux machines, on pratiquait l'art de l'oubli (16). "J'ai, disait Unamuno, aussi bonne mémoire que bon oubli" (17). On croit assister aujourd'hui à une dérive des continents sémantiques, à quelque chose qui pourrait ressembler aux "groupes de déplacement" de Poincaré. Nul physicien nul poète sans philosophie. Nulle philosophie sans physique et sans poésie. L'aspect mystérieux des mondes nous attire, les signes font signe ; de même que le rythme crée les formes le signe crée le sens. Si Jean Lacroix prône un art émancipé de la raison, s'il a goûté l'abstraction lyrique, personnaliste à sa manière, le mouvement dada et jusqu'à l'impersonnalisme de Deleuze et Tournier à l'époque de l'éphémère revue Espace, c'est qu'il a cru au bain de folie dans lequel une raison aiguisée devait être désormais trempée. N'oublions pas que la sagesse personnelle de Campanella exigea qu'il simule la folie pour éviter son bourreau ; cette folie, signe d'une sagesse, pur signe paulinien de contradiction, Atlan y dut recourir pour échapper quant à lui, aux camps de la mort (18). Les facteurs vitesse (v) ou ruse -malice diraient les médiévaux - qui nous permettent d'échapper au destin-bourreau ne sont que les ondes retardées d'un mouvement de contradiction. Henri Van Lier n'a-t-il pas vu dans les signes de Mathieu "comme des croisements de tensions contradictoires" ? Si le Christ conseille à Judas de faire vite ce qu'il doit faire, c'est qu'il est comme une onde avancée cette fois, signe de contradiction. Dans cet esprit peut-être, Char notera, magnifiquement: "La diction précède d'un adieu la contradiction". L'art, l'art de dire, double, en le saluant, le contredire. Le rôle du logos est de congédier le contradictoire ? Ne s'apparente-t-il pas alors au robinet d'eau tiède de l'entropie ? Nous trouvons tous les jours, dans l'écheveau des mots, le télescopage des idées, ou au contraire dans l'économie, le frein de l'expression, plus de clarté en fin de compte que dans un discours " petit a petit b ". Et cette contradiction précise le sens de la vitesse : la vitesse ne s'arrête pas à elle-même (pourquoi êtes-vous là les yeux levés au ciel ?), elle congédie et disperse, dévoile une contradiction essentielle, personnelle ? "Le geste. maintient la contradiction que le langage dissipe" (19). Rapide, l'écriture est confrontée à son ambition de tout dire à la fois, elle est peinture quand elle veut tout embrasser d'un regard. Paul Klee qui a longtemps balancé entre musique et peinture finit par donner la raison de son choix : "La peinture polyphonique est supérieure à la musique en ce que ici, l'élément temporel y devient une donnée spatiale. Le sentiment de simultanéité en ressort plus riche encore". Une autre raison, aussi profonde, nous est soufflée par son constat : "Aimer la musique par dessus tout c'est être malheureux" ; comme si la virtuosité n'était que la tentative de conjurer la dissipation temporelle dans l'oubli bizarre de sa maîtrise enseignante. La question de Kostas Axelos : la ratio est-elle mise en cause par l'errance ? apparaît, croyons-nous, en filigrane de l'interrogation de Lacroix sur Mathieu. H. Lefebvre d'ailleurs, dans un livre consacré à Axelos demande : "De quel droit porter au rang de vérités premières et dernières, dotées d'une absolue scientificité, des propositions sur le langage dont la portée et le sens paraissent pour le moins incertains, là où les relations entre les signes, les paroles, la pensée, l'écriture, se figurent en idéogrammes ?" (20).

Mathieu déclarera, au terme d'un long cheminement : "Pour la première fois dans l'histoire des formes, le signe précède sa signification" (21). Paradoxe: le signe prédécesseur dans le temps mais non en Galilée ! C'est Zénon revisité. Pour la première fois aussi, avec Mathieu, la vitesse, due au réflexe plus qu'à la réflexion est introduite en peinture, non pas en théorie ou représentée, puisqu'il y eut Marinetti et d'autres, mais dans une pratique systématique. Cette virtuosité permet seule que s'expriment de concert l'inconscient et la culture. L'artiste, précise Jean Lacroix, "n'est pas un artisan. Il n'a pas d'image antécédente, de représentation préalable qu'il veut réaliser ; il crée dans une sorte de vide. Aussi la création doit-elle être rapide". Sur la nature de ce vide rappelons que s'il n'y a pas dans une théorie de l'information de différences essentielles entre qualité et volume, une Weltanschauung n'est pourtant jamais intégrable, elle est, comme le monde, en marche, en course ; qu'on oublie d'autre part que le but essentiel de l'histoire peut bien n'être, Ortega y Gasset le suggère, que la " conservation des erreurs " (22).
 

L'esthétique pénétrera l'éthique. C'est la conviction de Mathieu et de Lacroix, dans la mesure même où l'esthétique connaîtra cette coupure anarchique dont on a parlé. Le signe en tant que signe n'a pas de sens, le sens est toujours au-delà de toute indexation. "La réalité d'une chose, c'est sa transcendance" dira Lacroix. L'antériorité et toutes les recherches d'antériorité, qu'elles soient sémiotiques ou d'une exégèse plus traditionnelle apparaissent notoirement insuffisantes, voire indigentes, elles ressemblent à des auberges espagnoles (quand le voyageur n'est pas condamné à mastiquer la paille de son cheval) (23).

"Il a toujours existé trois domaines majeurs de l'orientation de l'esprit humain. La réflexion ou la pensée, la captation des forces de la nature ou l'action, et le domaine de l'expression, c'est-à-dire de la création, auxquels ont correspondu trois types d'hommes fondamentaux : le philosophe, le savant et l'artiste. Le philosophe a régné sur le monde antique, le savant règne provisoirement sur le monde d'aujourd'hui. Tout laisse à penser que c'est l'artiste qui régnera sur le monde de demain" (24). La dérive des facultés, leur contamination par proximité nous le font présager : les philosophes commentent Hôlderlin, Gadamer Celan, Derrida Ponge, la Science même se présentera, à peine de ne rien comprendre, sub specie poeseos."

               Claude NEUMOND

 

(1) "Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horacio, qu'on ne l'imagine dans les rêves de votre philosophie", Hamlet, Acte 1, Sc. XII, traduction de Le Tourneur.
(2) Dans Heinsenberg W. La Partie et le tout, Paris, Albin Michel, 1972, p. 332.
(3) Lire dans ce sens: De Bono, E. Lateral Thinking, Pelican Books, 1977.
(4) Delteil 17.
(5) Meder-Bartsch 89 b/c.
(6) Mathieu G. De la révolution à la renaissance, Paris, Gallimard, 1973, p. 438.
(7) Bloch E. Minima moralia, Paris, Payot, 1980, p. 187.
(8) Jimenez M. Vers une esthétique négative, Adorno et la modernité, Paris, Le Sycomore,
1983.
(9) Voir à ce propos: Pierre Dehaye, "Abstraction et figuration: querelles esthétiques dépassées", in Diogène 140, oct. déc. 1987.
(10) "Le Philosophe - ce roi sans royaume - règne par sa négativité" - Bachelard, Fragments d' une poétique du Feu, Paris, PUF, 1988, p. 11.
(11)  -En dehors de l'expression de grand art dans les objets privilégiés que sont donc les tableaux, l'artiste doit avoir pour mission de faire passer son langage dans la Vie, sous toutes les formes possibles", G. Mathieu, La Réponse de l'abstraction lyrique et quelques extrapolations d'ordre esthétique, éthique et métaphysique, Paris, La Table ronde, 1975, p. 195.
(12) Alquié F. Solitude de la raison, Paris, Losfeld, 1966, p. 45.
(13) Reichenbach H. Les fondements logiques de la mécanique des Quanta, Paris, Annales de l'Institut Henri Poincaré, vol. XIII, fasciculeil, 1953, p. 155.
(14) De cette désillusion qui transforma Le Quichotte en Alonso Quijano.
(15) Lacroix J. Art et crâativité, Le Monde, 18-19 janvier 1976.
(16) Machet A. Si la mémoire m'était contée, PUL, 1987, séminaire sur les arts de mémoire
Lina Bolzoni Anne Machet, université de Bologne, décembre 1987.
(17) Cité par José Bergamin : - Au-dessous du rêve ", Esprit, novembre 1964.
(18) Ragon M. Verdet A. Jean Atlan, Genève, René Kisier, 1961, Atlan, premières périodes 1940-1954. Musée des Beaux-Arts de Nantes, 11 avril-31 mai 1986.
(19) Mathieu G. La Réponse de l'abstraction lorsque, p. 44, op.cit.
(20) Lefebvre-Fougeyrolles, Le jeu de Kostas Axelos, Montpellier, Fata Morgana, 1973,
p. 13.
(21) Mathieu G. La Réponse de l'abstraction lyrique, p. 9, op.cit.

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REMODIFIE AU MOIS DE DECEMBRE 1999