La page de Jean Lacroix : témoignages posthumes

Pour Esprit et les groupes Esprit

Parlant de Jean Lacroix et d'Esprit, mon propos, plutôt que de commémorer et d'évoquer des souvenirs, voudrait être d'exprimer une fidélité, notre fidélité à ce qu'il a dit, pensé, fait - à ce qu'il a été, à ce qu'il nous a montré et donné de lui-même.

Esprit ce fut, dans la vie de J. Lacroix, depuis les années 30 où il allait sur ses trente ans, un des intérêts majeurs, peut-être l'intérêt majeur.

On ne savait pas bien alors, en milieu chrétien (ailleurs non plus du reste), comment penser le politique, le social, l'économique, comment s'y prendre avec la société, la cité. Si l'on sait aujourd'hui un peu mieux, c'est grâce à ces jeunes hommes qui, dans les années troubles, ouvrirent le chantier et la voie, en proposant tranquillement de « Refaire la Renaissance », contre « le désordre établi ». Ce fut Esprit.

Une revue ? certes et du plus haut niveau. Mais ce fut aussi, surtout, un mouvement, un courage, une volonté. Mais à une époque où fleurissaient les idéologies de la volonté nue et violente, une volonté imprégnée d'amitié et d'intelligence.

L'amitié, prenons le mot au sens moderne d'intimité affectueuse et aussi dans le sens riche que lui donnaient les Grecs, Aristote, et que J. Lacroix aimait à rappeler tant il s'y retrouvait : la « philia », le lien d'estime et de coeur des hommes citoyens, dévoués à la chose publique, à la cité.

L'intelligence : la connaissance des réalités et des idées, le sens et le goût de penser en profondeur et en avant de l'immédiat ; la rigueur, la clairvoyance.

Quand l'heure fut au combat, ils étaient prêts, ils ne furent pas longs à prendre le parti de résister, à se retrouver avec tous ceux qui les avaient accompagnés ou rejoints dans la lutte pour la libération et la reconstruction de notre société.

Immense influence. Immense : qu'on ne peut mesurer; nous ne pouvons mesurer ce que, tous, nous devons de liberté aux brèches qu'ils ont ouvertes dans la conscience bien pensante, au mouvement qu'ils ont lancé. Faut-il là dedans faire la part de ce qui revient en propre à Jean Lacroix, au-delà des articles qu'il signa ? Ce ne serait pas facile et je crois que ce. n'eût pas été de son goût.

Pourtant sans doute, si le personnalisme ne s'enferma pas dans une doctrine, si Esprit ne se laissa pas prendre aux engrenages de la polémique ou aux séductions des élégances parisiennes, le mérite en revient sans doute pour beaucoup à Jean Lacroix.

Esprit, Jean Lacroix à Esprit, c'est aussi le groupe réuni dans le salon du 107, Cours Lafayette: des hommes, des femmes, des adultes, des jeunes, diversement situés et engagés ; c'est aussi (mais je ne puis que la mentionner) une abondante et attentive correspondance...

Mais qu'allait-on donc chercher Cours Lafayette auprès de cet homme, que secondait admirablement sa compagne ? La parole des maîtres dans les divers domaines de la pensée : Emmanuel Mounier, Georges Friedmann, Albert Béguin, François Perroux, Roland Barthe, Eric Weil, Paul Ricoeur... ?

Oui sans doute ; mais encore le lieu d'une réflexion, d'un échange, d'une confrontation autour d'un homme qui donnait le ton : le ton de la bonté et de la rigueur. Horreur du n'importe quoi mais attention à tout ce qui, dans l'expérience des uns et des autres, pouvait prendre sens et valeur pour les uns et les autres.

Il émanait de cet homme une exigence chaleureuse de rigueur.

A cette exigence, à cette générosité, il nous revient maintenant d'être fidèles

Robert JOURDAN

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REMODIFIE AU MOIS DE DECEMBRE 1999