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VLADIMIR JANKÉLÉVITCH
occupe dans la pensée française une situation unique. Le considérable Traité des
vertus qu'il vient de publier (Bordas) est une oeuvre riche et touffue. Malgré le titre,
ces 808 pages serrées, sans interligne, n'ont rien d'un traité didactique.
La pensée éclate en tous sens et fuse en sept ou huit langues ; le style si original
vise un peu à déconcerter et toujours à suggérer. Les mots retrouvent une étonnante
jeunesse et, s'ils déroutent parfois, obligent aussi à ne se contenter de rien de
convenu. Une prodigieuse érudition, toujours dominée, nourrit une pensée à la fois
ironique et sérieuse : la charité évangélique, le mysticisme slave et toute l'histoire
de la philosophie occidentale sont présents dans ce livre.
Mais sous cette exubérance romantique, on discerne vite une simplicité classique. Si
Jankélévitch se moque tant du rationalisme et de l'intellectualisme, c'est par amour de
la raison et de l'intelligence. Il n'est pas d'oeuvre où l'on découvre une plus grande
fidélité à l'esprit. Et c'est cette fidélité qui permet d'abord d'écarter les
obstacles et de pénétrer jusqu'au centre de la moralité.
C'est en somme un traité de la purification radicale du vouloir. La complexité
exubérante de l'ouvrage n'a qu'un but : toujours mieux mettre en valeur le mystère de
l'amour, qui est le mystère même de l'esprit. Aime et fuis ce que tu veux, disait saint
Augustin, et il ajoutait : Il y a quelque chose de pire que le vice, c'est la
satisfaction de la vertu. C'est cette inspiration augustinienne qu'a retrouvée
Jankélévitch.
(5 novembre 1949.)
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