La page de Jean Lacroix
Jankélévitch et la purification du vouloir

VLADIMIR JANKÉLÉVITCH occupe dans la pensée française une situation unique. Le considérable Traité des vertus qu'il vient de publier (Bordas) est une oeuvre riche et touffue. Malgré le titre, ces 808 pages serrées, sans interligne, n'ont rien d'un traité didactique.

La pensée éclate en tous sens et fuse en sept ou huit langues ; le style si original vise un peu à déconcerter et toujours à suggérer. Les mots retrouvent une étonnante jeunesse et, s'ils déroutent parfois, obligent aussi à ne se contenter de rien de convenu. Une prodigieuse érudition, toujours dominée, nourrit une pensée à la fois ironique et sérieuse : la charité évangélique, le mysticisme slave et toute l'histoire de la philosophie occidentale sont présents dans ce livre.

Mais sous cette exubérance romantique, on discerne vite une simplicité classique. Si Jankélévitch se moque tant du rationalisme et de l'intellectualisme, c'est par amour de la raison et de l'intelligence. Il n'est pas d'oeuvre où l'on découvre une plus grande fidélité à l'esprit. Et c'est cette fidélité qui permet d'abord d'écarter les obstacles et de pénétrer jusqu'au centre de la moralité.

C'est en somme un traité de la purification radicale du vouloir. La complexité exubérante de l'ouvrage n'a qu'un but : toujours mieux mettre en valeur le mystère de l'amour, qui est le mystère même de l'esprit. Aime et fuis ce que tu veux, disait saint Augustin, et il ajoutait : “ Il y a quelque chose de pire que le vice, c'est la satisfaction de la vertu. ” C'est cette inspiration augustinienne qu'a retrouvée Jankélévitch.

(5 novembre 1949.)

.../... Envoyer un mail.
.../... Retour à la page d'accueil
___________________________________
REMODIFIE AU MOIS DECEMBRE 1999