Avec la critique de la
raison dialectique, comme avec Les séquestrés d'Altona, Sartre assume et dépasse son
passé. Ce qui ne va pas sans difficulté. Il est difficile de donner une véritable
consistance à l'objet dans une philosophie du sujet. Mais il faut dire avant tout que cet
effort pour sortir de soi et de sa pensée pour rejoindre les autres et l'histoire est
grand. La raison dialectique en effet n'est rien d'autre que le mouvement même de
l'histoire en train de se faire et prenant conscience de soi. L'ouvrage est plein de
défauts assez apparents : les néologismes, la longueur des phrases coupées
d'incidentes, la multiplicité des analyses et le passage continuel de la réflexion
abstraite aux exemples historiques font perdre souvent le fil, c'est-à-dire le sens.
Sartre peut être le meilleur styliste comme dans Les mots ou le plus mauvais comme ici.
Mais ces défauts extérieurs, qui rendent la lecture difficile et parfois irritante, sont
la rançon d'un tempérament et d'une attitude qui attirent la sympathie. De plus en plus
Sartre a refusé d'être un " intellectuel ", un être " voué " à la
littérature. Les livres n'ont pas leur fin en eux-mêmes. Il y a mis longtemps, mais il
est enfin parvenu à se libérer de cette conception chosiste d'un écrivain en soi, qui
ne vit que pour écrire au lieu d'écrire pour vivre. Les livres sont de plus en plus pour
lui des modes, parmi d'autres, de son activité, de sa praxis. Il dépose chaque ouvrage
le long du parcours de sa vie et passe, non point nécessairement à un autre, mais à
autre chose. C'est l'homme qui l'intéresse. La réflexion consiste à saisir le sens
d'une activité qui, même lorsqu'elle se réifie, demeure humaine : elle est une lumière
immanente au comportement. La critique sartrienne ne saurait donc être une contemplation
de l'activité des hommes; elle en est un moment, le moment réflexi£ Le livre n'a de
valeur que comme moment, abstraitement isolé, de cette lumière. La critique de la raison
dialectique s'attaque au problème le plus profond : c'est un Traité du mal. Et le mal
humain c'est la violence. D'où vient-elle ? En quoi consiste-t-elle ? Pourra-t-elle
disparaître ? C'est toute la question que seule peut éclairer la raison appliquée à
l'histoire.
C'est l'insuffisance du marxisme actuel qui donne naissance à l'existentialisme. Pour
Sartre il n'y a pas une, mais des philosophes, en ce sens du moins qu'à chaque époque se
constitue une philosophie qui donne son expression au mouvement général de la société
: elle est la totalisation du savoir contemporain, telle que l'élabore la classe
montante. Une autre philosophie ne sera possible - et nécessaire - que lorsque la praxis
humaine aura créé une autre société. La pensée qui domine notre temps et en rend
compte, c'est le marxisme qui n'est autre que l'Histoire elle-même prenant conscience de
soi. Aussi est-il actuellement indépassable. Mais il s'est sclérosé. Il appelle
matérialisme dialectique une prétendue dialectique de la nature qui réduit l'individu
à l'état de chose et remplace la rationalité pratique de l'homme faisant l'histoire par
l'aveugle nécessité antique. Il tend à éliminer le questionneur de son investigation
et à faire du questionné l'objet d'un savoir absolu. C'est une métaphysique dogmatique,
invérifiable et dangereuse. Le véritable marxisme au contraire c'est le matérialisme
historique, si l'on entend par là l'action humaine dans sa relation avec le monde comme
avec les autres hommes. Ainsi se situe Sartre par rapport au marxisme. Il ne veut ni le
contester ni le dépasser, mais le retrouver, c'est-à-dire y intégrer l'homme.
Cette reconquête de l'homme à l'intérieur du marxisme aboutit à jeter les bases d'une
véritable anthropologie culturelle qui justifie avec profondeur la présence de la
liberté comme transcendance au sein de la temporalisation totalisatrice de l'histoire. La
liberté sartrienne n'est pas une essence, mais l'irréductibilité de l'ordre culturel à
l'ordre naturel, de l'homme à la nature. Mais, abandonnant la perspective d'une liberté
idéaliste et absolue, Sartre parle désormais d'une liberté " librement limitée
", de sorte qu'elle est en chacun "mutilation acceptée". Le marxisme
oscille perpétuellement entre le naturalisme et l'humanisme. Sartre opte résolument pour
l'humanisme. Il veut étudier la logique vivante de l'action humaine et pour cela emploie
la méthode formelle et dialectique. Il s'agit de découvrir les structures élémentaires
de la praxis. Non pour recomposer une totalité à partir de ses éléments : l'histoire
n'est pas totalité, mais totalisation toujours en train de se faire. La critique de la
raison dialectique ne peut donc être ni une construction idéaliste de concepts ni une
reconstitution historique ni une philosophie de l'histoire. Son but est de mettre en
lumière ce qui rend l'histoire intelligible, de dégager la rationalité historique qui
succède aujourd'hui à la rationalité analytique et positiviste. Les structures à
découvrir sont sans doute abstraites et formelles?. Mais toute interprétation historique
doit bien les contenir comme son intelligibilité. Cette méthode régressive rend seule
possible ou de moins valable la synthèse progressive qui ne peut venir qu'ensuite et à
laquelle succombe trop vite le marxisme vulgaire.
Sartre demeure donc fidèle aux thèses fondamentales de L'être et le néant. Le donné,
c'est la distinction de l'homme, le pour soi, et du monde, l'en-soi; Toute hypothèse sur
la nature de l'en-soi ne peut être que gratuite et sans intérêt,
"métaphysique". La connaissance est un certain type de rapport de l'homme avec
le monde. Là où ce rapport n'existe pas, que reste-t-il à connaître ? Il arrive même
à Sartre d'identifier l'en-soi à l'inerte, ce qui implique une certaine dialectisation
de l'en-soi et un progrès par rapport à l'ouvrage précédent. Le travail lui même
n'est que le développement du besoin. Il y a une structure dialectique de l'action
individuelle, sans laquelle toute dialectique historique serait initelligible. Comme pour
Vuillemin, le travail set l'intelligibilité constituante. Toute autre rationalité ne
peut être que constituée. Ainsi, la raison dialectique constituée devra-t-elle sans
cesse être rapportée à son fondement, toujours présent et toujours masqué, la
rationalité constituante, c'est-à-dire le travail. La recherche s'étend à l'homme
total :: puisque son objet est l'homme singulier dans le champ social, elle étudie les
besoins ,les désirs, les passions ou les actes autant que les catégories économiques.
Mais le travail est une praxis visant à assouvir le besoin dans le cadre de la rareté :
c'est bien la lutte des classes, qui explique l'histoire, mais il faut expliquer la lutte
des classes elle-même. A la différence de Marx, Sartre veut déceler l'origine du mal,
rendre la violence intelligible. Ce qu'il fait en montrant qu'elle est la rareté
intériorisée. La rareté est la négation au départ. Tous les besoins ne peuvent être
satisfaits. D'où la lutte. Tant que subsiste la rareté, l'histoire humaine est
inhumaine. C'est la rareté qui fournit son fondement d'intelligibilité à cet aspect
maudit de l'histoire où l'homme, à chaque instant, voit son action volée et déformée
par le milieu où il l'inscrit. Dans le monde de la rareté, l'existence de chacun est un
risque de non-existence pour les autres. Vivre alors c'est survivre, et la rareté
définit le groupe par ses "excédentaires" : elle fait l'Autre comme
contre-homme. La possibilité de la violence est ainsi donnée dans tous les rapports
humains, y compris l'amitié et l'amour. L'impuissance de l'acte s'inscrit dans la chose
oeuvrée elle-même, qui devient une sorte d'emprise inerte et fascinante sur la liberté
pratique de l'homme. Sartre maintient la distinction marxiste de l'objectivation et de
l'aliénation. Mais il explique l'aliénation en décrivant sa naissance à partir d'une
certaine forme d'objectivation qui enchaîne la liberté à la nécessité.
Le rôle de la violence ne s'arrête pas là. Elle est exigée, à l'intérieur du groupe,
par l'action commune; elle est le lien des libertés agissantes. Le groupe se fait et se
remanie, se " totalise " sans cesse en fonction des objectifs à atteindre.
L'action concourante de tous est exigée; toute sécession doit être empêchée. La
violence se constitue comme structure diffuse du groupe : le droit de vie et de mort est
son statut élémentaire. La liberté commune se fait violence pour demeurer commune et la
Terreur devient l'obligation de la Fraternité. Le serment, explicite ou implicite, est la
matérialisation de la Terreur : jurer c'est exiger qu'on me tue si je fais sécession.
Nous sommes frères en tant qu'après l'acte créateur du serment nous devenons nos
propres fils. La Terreur-Fraternité c'est le droit de tous à travers chacun sur chacun.
La colère et la violence sont vécues en même temps comme terreur exercée sur le
traître et comme fraternité entre les "lyncheurs". Toutes les conduites
intérieures des individus (fraternité, amour, amitié aussi bien que colère et
lynchage) tirent leur terrible puissance de la terreur même. De cette manière le groupe
de fusion se transforme en groupe de contrainte : il crée son droit et se donne des
institutions. La Terreur-Fraternité est juridiction. Le scandale n'est pas dans la simple
existence de l'Autre, sans quoi il faudrait renoncer à toute intelligibilité, mais dans
la violence subie ou menaçante, dans la rareté intériorisée. Mais en luttant contre
l'ennemi, je m'identifie en quelque sorte à lui : je comprends la praxis de l'autre de
l'intérieur par l'action que je produis pour me défendre contre elle. La compréhension
est un fait immédiat de réciprocité. Pour qu'il y ait une intelligibilité de l'action
humaine, il faut que toutes les luttes et toutes les collaborations soient comprises comme
les produits synthétiques d'une praxis totalitaire. C'est ce que montrera un second tome,
qui complétera la méthode régressive par la synthèse progressive et décrira comment
les structures fondamentales s'opposent et se composent entre elles pour opérer cette
totalisation dans le temps qu'on appelle Histoire.
De ces 8oo pages serrées, à la fois riches et rigoureuses, il n'était possible de
dégager qu'un thème fondamental. Celui de la rareté et de la violence est capital. Il
n'est pas sûr cependant que la rareté rende compte de toute violence. La colère, la
lutte, l'égoïsme sont bien pour Sartre des projets de l'homme, mais des projets que rend
possibles, voire nécessaires, un fait extérieur et contingent. Il n'y a pas de
véritable intériorité de la faute. On peut se demander si elle n'a pas des racines plus
profondes - ou autres - dans le coeur de l'homme et si, comme le montre Ricoeur, elle ne
procède pas de sa constitution intime. Enfin et surtout subsiste une difficulté qui
tient à l'ensemble de la philosophie sartrienne et que l'auteur lui-même reconnaît :
comment l'histoire, ce pullulement de destins individuels, peut-elle se donner comme
mouvement totalisateur ? Le monde, où tout s'explique en définitive par recours à la
praxis individuelle, reste très atomisé. Comment la continuité du sens de I'Histoire de
La critique de la raison dialectique est-elle compatible avec le temps irréductiblement
discontinu de L'être et le néant? Sartre répond au défi de Merleau-Ponty par un effort
si tendu qu'il frise la contradiction. Mais, quelles que soient les difficultés, ce qui
est plus important c'est que, dans l'édification de cette grande oeuvre d'explication de
l'homme et de son histoire, Sartre reste fidèle à son humanisme. Il n'abandonne pas le
Cogito. Retrouver l'homme c'est réintroduire l'intériorité dans la dialectique,
rappeler sans cesse à l'anthropologie la dimension existentielle des processus étudiés.
Ou, comme dit Sartre, si l'homme est " médié " par les choses c'est dans
l'exacte mesure où les choses sont " médiées " par l'homme. Il affirme bien
que l'existentialisme n'est actuellement qu'une chapelle dans l'église marxiste, une
enquête particulière. Mais il ajoute qu'en rendant le marxisme à lui-même, il
deviendra le fondement de toute enquête. N'est-ce pas en réalité faire éclater le
marxisme de l'intérieur ?
Consulter :
Sartre (Jean-Paul)
L'être et le néant (Gallimard).
La critique de la raison dialectitque (Gallimard).'
Situations (I-VII) (Gallimard).
Sur Jean-Paul Sartre :
Audry (Colette), Sartre (Seghers).
Beauvoir (Simone de)'., L'existentialisme et la sagesse des nations (Nagel).
Breton (Stanislas), Situation de la philosophie contemporaine (Vitte).
Dumeizy (Henry), Foi et interrogation (Téqui).
Jeanson (Francis) Le problème moral et la pensée de Sartre (2e éd Le
Seuil')-
Jeanson (Francis) Sartre par lui-même (Le Seuil).
Jolivet (Régis), Sartre ou la théologie de l'absurde (Fayard).
Lacroix (jean), Marxisme, existentialisme, personnalisme (Presses
Universitaires de France).
Lacroix (jean), l'échec (Presses Universitaires de France).
Mounier (Emmanuel), Introduction aux existentialismes (Denoël) -
Varet (Gilbert), L'ontologie de Sartre (Presses Universitaires de France).
Wahl (jean), Les philosophies de l'existence (Colin).